La malédiction de l'Ombre du soir poursuit Giacometti. Des expositions soulèvent, encore une fois, la question de la prétendue "analogie" entre les sculptures élancées de l'artiste et la figurine étrusque dite l'Ombre du soir. Afin de dénoncer cette lecture superficielle et trompeuse, historiquement inexacte, nous proposons la lecture de deux textes :
La traduction française d'un extrait de l'article rédigé par Gillo Dorfles daté 18 septembre 1999, paru dans le "Corriere della Sera", ainsi que la traduction française du texte de Véronique Wiesinger, La malédiction de l'ombre du soir, publié en Italie en occasion d'une exposition dans la Villa Manzoni à Lecco en mars dernier, consacrée à Giacometti et l'Ombre.
"Que sont-elles, en définitive, les Ombres du soir : ces petites figurines en bronze très subtiles découvertes seulement en 1844 près des Salines de Volterra ? Je ne me hasarderais certes pas à traiter de l’art et de la culture étrusque si ce n’était pour l’analogie – bien trop exaltée – entre les petits bronzes de Volterre et les célèbres sculptures allongées d’Alberto Giacometti. L’analogie, en réalité, est superficielle et arbitraire : il parait en plus certain que le sculpteur n’a vu ces sculptures qu’au début des années soixante ; et, en outre, sa fameuse « déformation » du corps humain, pour originelle qu’elle puisse paraître, s’inscrit dans cette recherche de l’anomalie, du paradoxal, du bizarre qui constitue une des caractéristiques de notre siècle. Je trouve trompeuses et arbitraires les opinions de ceux qui, face aux « Ombres » s’exclament : « Elles semblent avoir été faites aujourd’hui » « comme elles sont modernes » ! En réalité elles ne sont pas modernes du tout, au contraire, leur archaïsme est bien évident."
Gillo Dorfles, Le lunghe ombre della cultura etrusca (l'article en italien est consultable sur le site du "Corriere della sera", à ce lien).
"Cette association repose seulement sur des images trop vite regardées. Car même un examen un petit peu attentif montre que seul l’allongement est leur dénominateur commun. Ni le traitement du visage, de la chevelure et du corps de l’Ombre, ni ses proportions, ni l’implantation de ses pieds et leur rapport au socle (sans parler du fait que l’Ombre est une silhouette masculine) n’ont de lien avec les célèbres figures féminines étirées de Giacometti, typiques de sa production d’après-guerre. On ne sait pas pourquoi les Etrusques ont choisi d’allonger leurs sculptures, mais on sait pourquoi Giacometti l’a fait : pour mieux rendre la réalité d’une figure humaine vivante, son énergie : « un homme qui marche dans la rue ne pèse rien, beaucoup moins lourd en tout cas que le même homme mort ou évanoui. Il tient en équilibre sur ses jambes. On ne sent pas son poids. C’est cela qu’inconsciemment je voulais rendre, cette légèreté, en affinant mes silhouettes...".
Véronique Wiesinger, La maledizione dell'Ombra della sera, dans cat.Alberto Giacometti e l'Ombra della sera, Villa Manzoni, Lecco, 2011, p. 26-29 (L'article est consultable à ce lien).
L'Ombra della sera et Giacometti, une association "superficielle et arbitraire", une synthèse aux conséquences néfastes (et étonnantes). La preuve : des reproductions de l'Ombre mises en vente sur Ebay comme des sculptures originales de Giacometti !