LIVRET DIGITAL DE L'EXPOSITION
GIACOMETTI / MARWAN. OBSESSIONS
21 octobre 2025 au 25 janvier 2026
INTRODUCTION
Cette exposition, GIACOMETTI / MARWAN Obsessions, réunit pour la première fois l’œuvre de deux artistes qui ont choisi l’exil : Alberto Giacometti, parti de Suisse pour s’installer en France, et MARWAN Kassab-Bachi, dit MARWAN, qui a quitté la Syrie pour vivre et travailler en Allemagne. Issus d’horizons culturels différents – l’Europe pour Giacometti, le Moyen-Orient pour MARWAN –tous deux placent l’humain au centre de leur réflexion dans l’acharnement d’une création quotidienne.
Leurs trajectoires artistiques sont marquées par une rupture — en 1935 pour Giacometti, en 1972 pour MARWAN — moments où apparaît leur attirance obsessionnelle pour les têtes. Dès 1919, et plus encore à partir de 1935, Giacometti s’interroge sur sa perception du réel et utilise la tête comme l’objet de sa réflexion en revenant au travail d’après modèle. De 1985 à sa mort en 2016, MARWAN fait des têtes son seul sujet.
Commissaire : Françoise Cohen
PLAN D'EXPOSITION
- BIOGRAPHIES -
ALBERTO GIACOMETTI
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Alberto Giacometti naît en 1901 à Borgonovo, dans le canton des Grisons en Suisse italienne, dans une famille d’artistes. Son père Giovanni Giacometti, peintre néo-impressionniste, l’encourage très tôt à dessiner et à peindre ; ses premiers modèles sont sa famille et les montagnes qui l’entourent. En 1922, il s’installe à Paris où il suit les cours du sculpteur Antoine Bourdelle à l’Académie de la Grande Chaumière. En 1926, il loue un atelier rue Hippolyte-Maindron, qu’il occupera toute sa vie. Dans ces années, il s’intègre aux milieux d’avant-garde et fréquente de nombreux artistes tels que Jean Cocteau, André Masson, Georges Bataille, Louis Aragon... Ses sculptures surréalistes, exposées dès 1930, le font connaître, il rejoint alors le groupe d’André Breton. En 1935, Giacometti prend ses distances avec le surréalisme pour revenir à l’étude d’après modèle, en particulier la tête humaine, qui devient son sujet central. Son frère Diego et d’autres proches posent régulièrement pour lui. Dans les années 1930 et 1940, il se rapproche d’artistes et d’écrivains comme Balthus, Picasso, Beckett ou Sartre. Pendant la guerre, il vit à Genève et rencontre Annette Arm, sa future épouse et son autre modèle récurrent. À cette période, ses sculptures, très réduites en taille, ouvrent une nouvelle voie dans son travail. Après 1945, ses silhouettes élancées – Homme qui marche, Femme debout – deviennent emblématiques et le consacrent sur la scène internationale. Dans les années 1950 et 1960, son œuvre est exposée à la Biennale de Venise, à New York, à Londres et à la Fondation Maeght. Il reçoit de grandes commandes, tout en poursuivant sa recherche acharnée sur la figure humaine à travers la sculpture, la peinture et le dessin. Alberto Giacometti meurt en 1966 à l’âge de 64 ans.
Marwan Kassab Bachi dit MARWAN
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MARWAN naît en 1934 à Damas dans une famille de six enfants. Sa fascination pour la peinture remonte à l’enfance, lorsqu’il observe un ami de la famille travailler à l’huile dans un style impressionniste. Dès lors, il associera toujours sa peinture à la lumière et aux paysages de sa ville natale. Après des études de littérature arabe à l’université de Damas, marqué par les bouleversements politiques du Proche-Orient et engagé dans le parti Baas, MARWAN choisit pourtant de se consacrer entièrement à l’art. En 1957 il quitte la Syrie pour l’Europe. Empêché de rejoindre Paris, il s’installe à Berlin, alors en pleine guerre froide. Il étudie à la Hochschule für Bildende Künste auprès de Hann Trier, qui l’encourage à abandonner l’action politique pour se consacrer à la peinture. À Berlin, MARWAN se rapproche d’artistes comme Georg Baselitz et Eugen Schönebeck, qui rejettent l’abstraction dominante pour une nouvelle figuration. Ses toiles de la décennie 1960 montrent des figures aux corps déformés et des « portraits » d’intellectuels arabes en exil. En 1973, après une résidence à la Cité internationale des arts à Paris, MARWAN commence ses Têtes-Paysages, de très grands visages peints dans des couleurs franches, qu’il rapproche du paysage syrien. Ces têtes monumentales deviennent le cœur de son œuvre. Dans les années 1980, après avoir exploré les natures mortes et marionnettes, il poursuit ce travail à travers des formats verticaux constitués de couches et de touches superposées où la bouche et les yeux deviennent les éléments structurants de la toile. Ses « Têtes » s’imposent comme une obsession qu’il explorera jusqu’à sa mort. Installé durablement à Berlin, MARWAN s’intègre à la scène artistique allemande où il bénéficie du soutien de critiques comme Eberhard Roters et d’institutions telles que la Berlinische Galerie. Il reste cependant perçu comme un artiste entre deux cultures, exilé et profondément lié au Moyen-Orient. Il expose à Damas, Bagdad, puis à Paris – notamment à l’Institut du monde arabe et à la Bibliothèque nationale de France dans les années 1990 – qui lui valent une reconnaissance internationale. Pédagogue, il enseigne à la Hochschule der Künste de Berlin de 1977 à 2002. MARWAN meurt en 2016 à Berlin.
- PARCOURS DE L'EXPOSITION -
Le dessin au quotidien
CABINET D'ART GRAPHIQUES

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Autour de la Seconde Guerre mondiale, un nouvel outil d’écriture fait son apparition : le stylo bille. Objet modeste, économique, conçu pour l’usage quotidien, a priori peu destiné aux artistes. Pourtant, nombreux s’en emparent et en font un outil d’exploration et de création. Cette salle destinée aux arts graphiques, présente un dialogue entre les dessins d’Alberto Giacometti, réalisés dans les années 1950 et 1960, et de MARWAN réalisés à partir de 1964. Giacometti, a pour habitude de griffonner quotidiennement sur tous types de supports : livres, revues, enveloppes…
Tous se couvrent de têtes, parfois jusqu’à former une véritable foule, ou de projets de sculptures dans l’espace. Ces têtes émergent de la densité des tracés superposés et traduisent souvent l’attention particulière que l’artiste accorde à l’œil, comme point de départ de la représentation. La plupart présentent des têtes de face, établissant une relation directe entre le spectateur et une figure humaine générique.
En 1963, MARWAN travaille chez un fourreur pour subvenir aux besoins de sa famille. Ses dessins au stylo bille, à l’encre et au crayon sont les transcriptions d’idées souvent reprises plus tard en tableaux la nuit et le weekend après ses heures de travail.
Pour chacun des deux artistes, carnets et dessins sur feuille donnent accès au cœur de la création. MARWAN de son installation à Berlin jusqu’à sa mort, reste en dialogue constant avec des poètes et intellectuels du monde arabe, entretenant une correspondance régulière avec Abderrahman Mounif, penseur et écrivain jordano-saoudien. A l’instigation de ce dernier et plus encore après sa mort en 2004, MARWAN note dans un journal ses réflexions sur l’art et sur le contexte politique, et dessine à l’aquarelle. Les journaux I et II sont présentés aux côtés de carnets où l’artiste rassemble certaines de ses aquarelles.
Un théâtre de l’intime
CORRIDOR

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MARWAN comme Giacometti refuse l’abstraction. Ils choisissent de peindre et sculpter l’humain. Les œuvres de la période surréaliste de Giacometti engagent une réflexion sur la fragilité de l’humain et des émotions extrêmes : angoisse, violence et pulsions sexuelles (La femme qui marche 1932, Mère et fille c.1933 ou La Cage 1949-1950). Certaines d’entre elles sont évoquées dans des textes comme Hier, sable mouvant (1933), qui en décrypte le « script ». Au moment où il quitte le surréalisme, Giacometti délaisse les sculptures pensées préalablement pour une approche plus directe, travaillant face au modèle et au contact immédiat à la matière.
Après des études de Littérature arabe à l’Université́ de Damas, déterminé́ à embrasser une carrière artistique, MARWAN s’installe en 1957 à Berlin, épicentre de la Guerre froide. Comme Georg Baselitz et Eugen Schönebeck, aussi élèves à la Hochschule für Bildende Kunst de Berlin, il opte pour la figuration, en rupture avec l’art informel dominant en Allemagne de l’Ouest. Contrairement à ses condisciples, il n’y affronte pas les traumas de l’histoire européenne récente, mais y construit un théâtre de l’intime.
Il y a une grande dissonance entre la palette de couleurs claires aux touches fondues et les personnages androgynes, aux corps contournés, la gestuelle suggestive. Les sources de cette figuration à la violence feutrée peuvent être recherchées du côté des dessins d’Antonin Artaud, de Edvard Munch (actif à Berlin entre 1892 et 1896) ou encore Francis Bacon, dont l’œuvre est présentée plusieurs fois en Allemagne entre1959 et 1965.
En 1964, MARWAN commence à peindre des « portraits », notamment du poète Badr Shakir al Sayyab (1926-1964). Le buste y est accompagné d’attributs : une sorte de billot de bois, rappelant la guillotine et un morceau de viande qui renvoient à la fonction symbolique du portrait.
Après la Seconde Guerre mondiale, Giacometti lui aussi travaille à des projets de monuments (Henri Rol-Tanguy, Gabriel Péri) et s’éloignant d’une simple réponse à la commande, y retrouve ses recherches du moment sur la position de la sculpture dans l’espace et le socle. Dans Buste d’homme au chandail, 1953, et Buste de Diego, tête plate,1955, la matière même devient un socle dont émerge une tête très petite. L’expressivité des toiles de MARWAN trouve un écho, là aussi, avec le jeu des proportions du corps chez Giacometti.
Les Têtes
SALLE 1

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Entre 1974 et 1983, MARWAN aborde de nouveaux sujets : les natures mortes (1974-1983) et une marionnette japonaise (1978-1983 puis ponctuellement jusque 2016). Substitut de la figure humaine, elle joue le rôle de l’humain dans sa recherche obstinée de la représentation.
De 1983 à 2016, il peint presque exclusivement des visages en vision rapprochée sur de hauts formats verticaux (195 x 130 cm ou 195 x 114 cm). La tête elle-même ne se distingue que par les yeux, souvent noyés parmi les touches, et par la ligne horizontale d’une large bouche rouge. Cette frontalité a souvent été rapprochée des portraits de l’antiquité orientale : portraits du Fayoum, de Palmyre ou de la statuaire sumérienne. Giacometti, lui-même, a été fasciné par la statuaire antique, notamment égyptienne qu’il découvre à Florence en 1920, puis à Rome, et au Louvre.
L’aventure de l’art
SALLE DE CONSULTATION

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MARWAN a peint peu de portraits. Il a toujours dit que son visage ne lui servait de modèle que par facilité. Giacometti, au contraire, recherche la confrontation au modèle dans de longues séances de pose. Dans cette exposition, la sélection des bustes va de têtes clairement identifiables : d’Annette, sa femme, (Annette IV, Annette VIII, Annette dit de Venise, 1962) de Diego son frère, à une stylisation prononcée (Grande tête mince, 1954), jusqu’aux têtes génériques tels La Grande tête en plâtre, 1960, fruit de la recherche menée à l’occasion de la commande de la Manhattan Plaza (1959) à New York.
En 2008, MARWAN note dans son journal un nom pour une toile : Jour de Sisyphe. Il exprime là le travail sans fin qui est le sien, favorisé par la technique de la peinture à l’huile par effacement et recouvrement. Giacometti procède de même, qu’il y ait effacement total entre deux séances de travail, ou travail sur un support gorgé de couches superposées de peinture. Il va du travail sur modèle au travail de mémoire, de la peinture à la sculpture et au dessin. Cette respiration MARWAN la trouve à partir de 1973 dans l’aquarelle ou l’encre, où s’impose la couleur mais dans la fluidité et la transparence sans repentir possible.
Ce que disent ces modes opératoires et le fait de circonscrire obsessionnellement sa création à un seul sujet, c’est que l’art est recherche. L’aventure, la possibilité d’aller sans cesse plus loin les animent. MARWAN n’a réellement fait qu’une seule série, conçue pour être limitée, Giacometti aucune. L’un et l’autre témoigne de la difficulté à déclarer une œuvre finie. La répétition, rapprochée par MARWAN du soufisme, des variations des motifs ornementaux dans l’écriture arabe, est le moteur de la découverte autant qu’une morale de vie. L’exposition se clôt sur la confrontation de trois têtes (Kopf,1986 et Kopf, 1994) et d’un ensemble de têtes et bustes de Giacometti de 1958 à 1962. Elle met en évidence cette quête sans fin.